Jacqueline Salmon

La Bibliothèque, abîme et miroir

Née à l'Hôtel Dieu à Lyon en 1943, j'ai passé ma petite enfance sur les pentes de la Croix-Rousse, mes parents, grands-parents et enfants y habitent toujours. C'est dans cette ville que je suis devenue photographe dans les années 1980. En acceptant l’invitation de Gilles Eboli à penser une exposition en deux temps j’ai pu imaginer une première partie : Le silo totem et racine suivie un an après par une deuxième La bibliothèque abîme et miroir. Totem, racine, abîme, miroir quatre mots ouvrant des interprétations et des imaginaires.
Depuis le 7e siècle avant notre ère à Ninive, les bibliothèques collectent et rassemblent les grands textes fondateurs des civilisations de l’écrit, les précieux commentaires religieux, philosophiques, politiques et aujourd’hui, avec une incroyable ambition, tout ce qui est publié pour le mettre à disposition de tous. Elles détiennent un savoir qui plonge jusqu’aux racines du temps historique. Elles sont le miroir des sociétés, et en ce sens, elles sont comparables aux totems amérindiens qui préservent et racontent aux yeux de la communauté entière et en images le récit des évènements fondateurs de leur civilisation.
Dans les quotidiens relatant l’actualité politique, jours après jours, années après années, dans ces millions de livres qui nous sont rendus accessibles jusqu’au vertige, certains auront modifié ma manière de vivre. Je pense particulièrement à ceux-ci : Les inventions pour bien bâtir à petits frais du jeune architecte Philibert de l’Orme, la racine des légumes du maître taoïste Hong Zicheng, le livre des orages de 1865 publié par l’observatoire de Paris, et surtout, La description de l’Egypte et son incroyable soucis d’exhaustivité : des pyramides aux plantes et des mammifères aux moindres insectes . A ces livres, j’ai répondu par d’autres livres et pourtant je ne les ai pas vraiment étudiés, non, ils ont nourri mon imagination, et j’ai aimé à travers eux les connivences qui par delà le temps m’ont fait rencontrer leurs auteurs. C’est le sujet de cette exposition où les publications originales sortie des réserves de la bibliothèque seront d’une manière que je n’aurais jamais pu imaginer, présentées à côté du travail qu’elles m’ont inspiré. Les accompagnant, plusieurs séries photographiques témoignent d'un moment de l'histoire sociale qui m'aura été contemporain. A cette histoire déjà largement documentée dans le fonds de la bibliothèque, j’aime l’idée d’apporter une contribution. Car l’arrière plan cette exposition c’est aussi - et c’est important – de construire un avenir pour mes tirages, mes archives tout ce que je souhaite léguer à la ville, et qui dans une large part la concerne.
J’espère que les historiens qui plus tard voudrons étudier les années 1980 à 2020 trouveront dans mes images une entrée différente pour comprendre cette époque.



VIVRE LIVRE
Textes de Christine Bergé, préambule et photographies de Jacqueline Salmon


C’est par la visite du Silo qu’à débuté la résidence pour laquelle Gilles Eboli m’avait invitée à la Bibliothèque de la Part-Dieu, afin de suivre le chantier de déménagement du silo. Le terme même de « silo » inhabituel pour une réserve de livres, était aussi inspirant pour moi qu’avait pu être le nom de Grenier d’abondance pour la Direction Régionale des Affaires Culturelles. On sait d’emblée que les nourritures entreposées là sont vitales.
Le plus souvent aujourd’hui les réserves des bibliothèques sont installées dans des Compactus, système imaginé pour gagner de la place mais qui laisse pantois le visiteur devant une perspective de volants noirs sur des surfaces blanches et froides. Ici les livres se déployaient au grand jour avec leur format, leur âge, leur identité ... Accompagnée par Pierre Guinard puis par Benjamin Ravier-Mazzocco, je tentais de comprendre la manière dont ils étaient cotés et rangés. La première de mes questions a été sur la césure entre silo ancien et silo moderne. La réponse était simple, il y avait un avant et un après la date énigmatique pour moi de 1801. Mais en fait…ce n’était pas si simple. Comme j’étais réellement intéressée, j’ai voulu me plonger dans le document de 71 pages que le bibliothécaire avait rédigé et qui commençait ainsi : « Cette histoire a pour objectif de transmettre non seulement des informations pratiques, mais surtout les logiques de cotation héritées, la logique de cotation actuelle, et les défis de la cotation à venir. En cela, il s’agit de permettre aux agents de la bibliothèque de s’emparer d’un outil majeur, mais souvent peu pensé de façon globale, de gestion des collections en silo.». Désarçonnée par cette introduction qui laissait augurer de la complexité du texte, j’avais décidé d’oublier cette thématique, et de ne penser qu’à faire des photographies du chantier qui allait débuter.
Lorsque deux ans après Gilles Eboli m’a proposé une carte blanche pour un numéro de Gryphe, j’étais forte cette fois de la manipulation de différents catalogues, et des recherches faites avec Jérôme Sirdey pour le contenu de ma prochaine exposition. J’ai pensé que la vie secrète des livres dans le silo, assujettis, rangés, catalogués, restaurés, empruntés … que ces pièces d’identité que sont les cotes qui leur sont attribuées, seraient le fil conducteur.
Il était important d’inviter un auteur avec son écriture, son regard et ses questions. J’ai proposé sans hésiter Christine Bergé. Dans les années 80, nous étions toutes les deux très actives au Centre de Recherches et d'Etudes Anthropologiques de l’Université Lyon 2, dans le séminaire de François Laplantine. Depuis nous avons fait plusieurs livres ensemble, elle ou moi apportant le sujet. Anthropologue, Christine Bergé est intellectuellement tout autant historienne et philosophe, avec une vraie puissance de travail et une capacité d’émerveillement qui sont pour moi des qualités rares. J’étais certaine qu’elle serait passionnée par le sujet. Pourtant, elle n’a pas été tout de suite convaincue, fascinée par le fonds Lacassagne, par l’atelier de restauration, par le Raban Maur qu’elle découvrait, je dirais même qu’elle y opposait un désintérêt que je n’arrivais pas à croire. J’étais certaine qu’en entendant Jerôme Sirdey parler du fonds ancien, qu’en prenant la relève de la conversation passionnante que j’avais eu avec Benjamin Ravier Mazzocco au début de ma résidence, elle serait aussi enthousiaste que moi et effectivement, le 12 septembre, je recevais de sa part un e-mail « Il faut que je trouve une façon d'entrer dans la thématique "Catalogue" car elle est proprement hallucinante ... » De ce jour, elle mena l’incroyable enquête sur le livre de Philibert de l’Orme « Nouvelles inventions pour bien bâtir à petits frais… » qui était le premier que j’avais voulu lui montrer.

Nous étions ensemble pour la découverte des ouvrages, accompagnées par Benjamin Ravier- Mazzocco qui répondait aux demandes de Christine en les enrichissant de livres qu’il aimait et qui nous étaient inconnus, L’enchaînement des désirs de voir et de savoir, emplissait le temps. Il fut comblé au moment où Benjamin nous ouvrit l’Apocalypse figurée par Jean Duvet, sublime conclusion de nos rencontres pour laquelle Christine a décidé de dédier un chapitre en forme de coda à ses sept textes. Nous sommes reparties chacune avec notre propre moisson et avons travaillé loin de l’idée que les textes seraient une explication des photographies ou que les photographies seraient une illustration des textes. Elles en sont la source ou l’écho.