Jacqueline Salmon

La Bibliothèque, abîme et miroir

Née à l'Hôtel Dieu à Lyon en 1943, j'ai passé ma petite enfance sur les pentes de la Croix-Rousse, mes parents, grands-parents et enfants y habitent toujours. C'est dans cette ville que je suis devenue photographe dans les années 1980
Faire un projet pour la bibliothèque de Lyon, au moment où le quartier qui l’a vue naître entre dans une phase de chantier et de renouveau, c'est pour moi prendre son histoire, son actualité, ses collections, comme le pivot de toutes les préoccupations que j'ai eues depuis plus de 35 ans, qui ont donné lieu à plusieurs séries photographiques qui témoignent d'un moment de l'histoire sociale qui m'aura été contemporain. C’est aussi - et c’est important - construire un avenir pour ma propre bibliothèque, mes tirages, mes archives tout ce que je souhaite léguer à la ville, et qui dans une large part la concerne.
La Bibliothèque : les collections, riches de leur histoire, sont au centre.
Tel un poste émetteur, le silo, trésor caché et protégé se diffuse par ondes concentriques : dans les salles d’abord, puis dans le bâtiment, le quartier, l’arrondissement, la ville, la communauté urbaine, le département, la région, la France, l’Europe, le monde …
En retour, la bibliothèque elle, reçoit : les livres, journaux, estampes et archives, qui attirent comme un aimant, les abonnés, les intervenants, les partenaires, les contributeurs, les chercheurs, les donateurs … et même les séjourneurs, car elle est aussi un lieu de vie ouvert sans discrimination, inspiré par l’esprit d’une démocratie qui se concrétise de multiples manières.
Le projet se décline en deux partitions, la première fin 2019 dédiée « au chantier… et en même temps », où les photographies réalisées seront exposées aussi bien à l‘intérieur de la bibliothèque qu’à l’extérieur, sur les palissades qui entourent le chantier d’urbanisme.
Le chantier du silo est au cœur du projet c’est à partir de lui que tout le reste se décline. Il est gigantesque : les 17 étages de cet écrin contenant en 2017, 1 519 510 livres, 14 468 manuscrits, 876 418 documents graphiques, qui seront désormais dotés des plus récentes technologies de conservation. Chaque livre sera tour à tour protégé, déplacé puis remis en place étages par étages, constamment consultable, alors que chacun continuera à fréquenter la bibliothèque sans que l’usage qu’il en fait soit de quelque manière affecté.
C’est ainsi que dans une première exposition, des photographies du chantier seront accompagnées de portraits, ou plutôt de séquences : les différentes positions du corps du lecteur de livres ou de journaux, du chercheur consultant des estampes ou rédigeant des notes, du passionné de musique ou du visiteur d’expositions, mettent en évidence toute une chorégraphie, lente et inconsciente, témoignant du confort du lieu. Induites par un mobilier varié, ces positions souvent très décontractées, révèlent mieux que des mots l’usage de la bibliothèque.
La deuxième partition sera consacrée à la relation privilégiée, constante et productive que j’ai entretenue avec les livres, les journaux, les images à partir desquels j’ai ensuite travaillé, photographié, écrit, pour faire de nouveaux livres.
Je convoquerai des auteurs et des ouvrages, méthodes, théories, parfois peu connus, parfois beaucoup plus, des journaux, qui parfois de très loin dans le temps font échos non seulement à mon travail, mais d’une manière plus générale aux préoccupations actuelles, tant politiques que scientifiques ou artistiques. Des questions comme le climat, les migrations, l’exclusion, seront centrales. Mais également tout ce qui a trait à l’ histoire des lieux, particulièrement à Lyon et dans la région : Les restauration de la primatiale Saint-Jean, L’ Hôtel Bullioud de Philibert De l’Orme, Le Grenier d’abondance, La halle de Tony Garnier, Les pentes de la Croix-rousse, Le couvent de Le Corbusier. Tous ces lieux que j’ai connus et photographiés avant leur restauration et dont je souhaite léguer les images à la bibliothèque.
Je choisirai aussi dans le fonds ancien des ouvrages moins directement liés à mon travail mais source d’étonnement et d’admiration, plus connus des bibliophiles, qui parce qu’ils sont exceptionnels ont une aura internationale comme le manuscrit à La gloire à la Sainte Croix de Raban Maur ( vers 847). Ce sont ceux qui émettent le plus loin. Moins connus du grand public, il est d’autant plus important d’inviter ces ouvrages, qu’ils sont l’épaisseur du temps, porteurs le plus souvent de cette énigme : pourquoi, comment appartenant dans d’autres temps à une élite raffinée, sont-ils arrivés jusque-là, accessibles, présents sous nos yeux, sous les yeux de tous ceux qui en ont la curiosité, témoins de ce chemin d’histoire conduit par la démocratie ?
Enfin, la bibliothèque contient un livre qui aura été pour moi constamment inspirant : celui du lyonnais Gérard Desargues, édité par Abraham Bosse Manière universelle pour pratiquer la perspective (1639 ), dans lequel il consacre en ouverture un long chapitre sur les manières de nommer, puis de dessiner des éléments d’architecture et de plans. Et il s’en explique plus loin : « … après que j’eus considéré de combien de sortes de personnes, le corps immense du public est composé » concluant qu’il vaut mieux expliquer trois fois de manière différente si l’on veut être compréhensible.
Une leçon !



Jacqueline Salmon 2018-2020