ENTRE CENTRE ET ABSENCE


Série de portraits sur la règle du musée imaginaire de Malraux
Musée où les reproductions des oeuvres sont remplacées, par les portraits de leur auteur.
Des photographies de lieux viennent s'associer aux visages, parfois les remplacer.
Ce sont les lieux imaginés à la manière de Bachelard, dans la poétique de l'espace:
Lieux de la première solitude...Lieux de l'inconscient, que l'intuition et la connaissance de l' oeuvre me fait attribuer à chaque auteur avec une force d'évidence.
De vingt à quarante ans, j'ai vécu avec la peur de ne pas connaître l'écrivain, le compositeur, le peintre... "qui aurait vécu la même époque que la mienne" et "dont l'oeuvre aurait modifié ma vie"
J'ai commencé à photographier à 37 ans par le hasard d'une rencontre, et j'ai vécu cette aventure comme une manière de rassembler les mondes qui m'intéressaient; ceux de l'histoire de l'architecture, de la musique , de la danse et de l'écriture.
Dix années plus tard, je sais que la photographie est un merveilleux instrument de réflexion philosophique.
Elle m'a donné aujourd'hui cette chance: pouvoir regarder attentivement les êtres, et user pour cela d'un temps qui serait agressif en dehors de l' usage de la caméra.
De cette chance j'ai voulu profiter, et expérimenter cette réflexion de Roger Vailland
"à partir de 40 ans un homme est responsable de son visage";
Je sais que dans ce jeu, je suis aussi responsable:
Nous n'imaginons Rimbaud qu'à travers le portrait de Carjat...
Je viens de travailler dix ans sur les destins des lieux, avec de longues séries de chantiers d'architecture, utilisées comme desmétaphores .c'était une manière de parler des hommes sans aborder les corps, les regards, les paroles.
l'expérience du livre "Le grenier d'abondance" où trente trois artistes ont choisi avec attention et de manière irréversible Une photographie de lieu pour écrire à son propos; m'a appris ceci:
Chacun de nous peut se reconnaître dans un lieu précis qui lui était jusqu'alors inconnu.
Des oeuvres ont alimenté, traversé, parfois détourné mon propre travail. A ces oeuvres appartiennent des visages, des corps, des manières d'être, et il y là un mystère. une chance!
Satyajit Ray, John Cage étaient morts, d'autres étaient vivants il me fallait aller les rencontrer, leur prêter attention les rassembler pour des raisons profondes:
Ils ont déconstruit les schémas sclérosants, et inventé la part sensible du monde contemporain, en sachant lui préserver des plages de concentration silencieuse.
J'ai su plus tard après les avoir rencontrés qu'ils étaient effectivement de la même famille et que des liens intellectuels et affectifs les liaient.
Ne l'ayant pas su à la conception de mon projet j'en ai ressenti une vive émotion, ainsi qu'une sorte de "droit" à défendre ce travail sur lequel j'avais tant dout é en le réalisant.

Jacqueline Salmon, Charnay, 2 Juillet I994
*L'expression "entre centre et absence" est empruntée à H.Michaux

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