NOTE ET CHRONOLOGIE
Le théâtre du chantier de réhabilitation de
l’hôtel Bullioud improvisait
pour moi seule, et en toute inconscience une mise en scène
somptueuse, chaque jour renouvelée. Première communion,
gigantesque lessive, et scènes traumatisantes de la
mort. Je vivais ce « grand moment » de l’architecture comme un
spectacle-symbole d’un revirement du temps.
Et là… derrière ce décor, 30 appartements vides
de leurs habitants, lieux de vie ou de survie, où s’étaient
superposées des traces de décor, où restaient affichées
les dernières images…Comme des clefs pour la compréhension
d’une sensibilité commune à toute une société,
qui dans son mode d’appropriation de l’espace faisait déjà partie
du passé.
Je me suis donnée une règle de jeu d’archéologue,
soucieuse de ne rien déplacer, de témoigner simplement d’un état
des lieux.
Jacqueline
Salmon, mai 1988
En 1536, le receveur général de Bretagne Antoine
Bullioud commande à Philibert de l’Orme un ouvrage
destiné à relier entre eux trois corps de bâtiment
qu’il vient d’acquérir, 8 rue Juiverie.
Philibert, jeune architecte lyonnais fils de maître maçon,
a vingt six ans. Il revient d’Italie où il a étudié les
Antiques et les modernes. Il est sous la protection du cardinal du Bellay,
ami d’Antoine Bullioud.
Il va réaliser son premier ouvrage d’architecture, et ce faisant,
découvre le trait de la voûte d' une trompe particulièrement
subtile qu’il construit pour soutenir le cabinet sud de sa galerie. Il
publiera en 1567 le premier traité d’architecture français.
Au milieu du XVIe siècle, à la suite des épidémies
de pestes et des guerres de religion, les banquiers quittent la ville. Le
quartier de la rue Juiverie se maintient, puis décline après
la révolution et se paupérise à la
fin du XIXe
En 1964, à la suite de la loi Malraux de 1962, le vieux
Lyon dans son ensemble est classé premier secteur sauvegardé de
France. La municipalité décide en 1977 un programme de logements
sociaux qui inclut l’hôtel Bullioud.
J’habite alors l’hôtel Paterin au 4 rue Juiverie et je viens
de terminer deux années de recherches photographiques sur le chantier
de cathédrale Saint-Jean. Concernée personnellement par les
réhabilitations qui s’engagent rue Juiverie, je regarde l’hôtel
Bullioud comme un théâtre où se jouent à la fois
l’histoire de l’architecture, l’histoire de notre société,
des histoires individuelles, ma propre histoire. Je décide de me soumettre à la
règle du théâtre classique, unités de lieu, de temps,
d’action, et de faire mon sujet de ce destin symbolique.
En 1987, je rencontre Jean Louis Schefer à Lyon et nous décidons
de faire ensemble le livre 8 rue Juiverie.
Jacqueline Salmon, septembre 1989